PD: (On entend une sirène de police) Et la police arrive !
AB: Rien ne change jamais ! (Rires)
PD: Non, tu vas voir que ça va continuer pendant toute la durée du tournage !
AB: Evidemment !
PD: (Il tend la main à Alessandro) Eh bien, c'était fantastique, merci beaucoup ! (La sirène devient moins sonore) Allons, attendons que ça passe. Enfin, comment commencer ? OK j'ai une question pour toi.
AB: OK. (Patrick éclate de rire) Ah ne commence pas à rire !
PD: Je pensais… Le parcours a été long jusqu'ici… Mais la première question est, tu as décidé de te faire pousser la barbe. Pourquoi ? Parce que… Je veux dire… Au début, quand on a fait les essais de maquillage et les trucs comme ça, au tout début, j'ai entendu dire que tu voulais te faire pousser la barbe. Qu'est-ce que qui t'a fait vouloir une barbe pour le personnage ?
AB: Parce que sans la barbe, je me sens... je me sens plus jeune, et parce que pour ce personnage, j'ai senti qu'il fallait créer une image plus forte. En termes d'apparence.
PD: Je crois que je ne me suis jamais autant rasé de toute ma vie qu'avec ce personnage ! Et j'ai dû apprendre à me raser. Je n’avais jamais utilisé un rasoir (manuel) et la première fois, mes mains tremblaient et je me suis dit, et si je me coupe ? Pour moi, c'était donc exactement le contraire, je n’ai eu aucun poil sur le visage.
AB : J'ai une peau très délicate, donc je dois aller chez le barbier, je ne me rase jamais chez moi. OK à mon tour. Au début, j’avais très peur, pas de toi, mais du projet dans son intégralité, mon premier projet en anglais, avec un jargon très technique comme la finance. Quelle a été ta première impression à propos de moi quand on s’est rencontré ?
PD: De toi ? Tes yeux, directement. Tu as une très belle lueur dans le regard. Il y a de la force en toi, tu as cette merveilleuse force mais dans le même temps, tu es accessible et vulnérable. C’est une belle combinaison des deux.
AB: Woaw ! Merci.
PD: Et tu es mûr et sage. Je trouve que travailler avec toi… Tu as dû gérer la langue anglaise et une quantité monstrueuse de dialogues. Tu as dû beaucoup t’exposer et c'est compliqué. J'ai été très impressionné par la façon dont tu as géré la situation, dont tu t'es comporté. Ça a été facile pour moi, si je me concentre, je me souviens qu'un regard a suffi et on s’est immédiatement compris. On a dit une chose et essayé une autre et pour moi, déjà après la première journée, je me suis dit " ah super". Parce que quand on joue avec un partenaire de scène, ce n'est pas tant ce qu’on dit que ce qu’on ressent. Et même avec l'équipe de production, comme je ne comprends pas l'italien, il m'a suffi de les observer pour comprendre ce qui se passait, simplement en regardant leurs yeux. C'était passionnant. Et jouer avec toi, ça a été la raison principale pour laquelle je me suis amusé, et une fois passée la phase de mémorisation des dialogues, jour après jour, une fois que ta préparation était terminée, j’ai su qu’on était tranquille, protégé par une réalisation solide, parce que la série a une belle mise en scène, simplement être présent et découvrir les scènes, ça a été très agréable.
AB: Très bien. Merci, j'apprécie.
PD: Vraiment !
AB: J'en suis très heureux, aussi parce que je me souviens parfaitement de notre première accolade. Je m'en souviens parfaitement parce que j'avais peur.
PD: Ici, les gens sont affectueux, tu es une personne amicale. Prendre tout le monde dans ses bras, c'est très sympa. J'aime ça.
AB: La première chose que je me suis dite, "il est comme moi". Ça m'a vraiment fait plaisir.
PD: C'est toujours délicat avec les autres acteurs. C'est peut-être parce que nous sommes en insécurité chronique, et soit on est comme ça, ou pas. Et les gens les plus drôles ont cette vulnérabilité et cette insécurité. Mais si, en revanche, ils érigent un mur, alors la connexion devient difficile. C’est l'un des défis de la vie d'acteur. Il ne faut pas tomber dans ce piège.
AD: À ce moment-là, j'ai vraiment compris que tu m'offrais la possibilité d'être moi-même librement dès le début et cela m'a beaucoup détendu. C'était la première fois qu’on se voyait et je me suis dit, "oh mon dieu, oui !"
PD: Mais ça a duré tout le tournage. Je pense que Nick, le directeur, a réussi à créer une atmosphère qui fait dire "cette situation est spéciale". Je ne peux pas dire exactement pourquoi, mais il y avait une énergie et une vibration qui m’ont fait réaliser que ce serait cool. Ce sera compliqué, il y a beaucoup de chaos autour de nous, donc ce ne sera pas facile, mais on va y arriver. Il y aura un bruit de fond constant, beaucoup de distractions, mais tu as toujours géré la situation de manière impeccable. Tu es terriblement professionnel.
AB: Merci, merci beaucoup. Qu'ont fait tes parents lorsque tu leur as annoncé que tu voulais devenir acteur ? Parce que les miens ont été terrifiés... C'était comme un coup de poignard.
PD: Je ne peux qu'imaginer ce que cela doit être pour un parent quand ton fils, ou ta fille, te dit ça. Tu as juste envie de leur dire, "Ne fais pas ça ! Ne prends pas cette voie !" C'est trop dur. Tout le monde ne réussit pas. Mais pour répondre à ta question, être acteur n'a jamais été mon rêve, honnêtement. Je voulais être skieur olympique comme Alberto Tomba ou Ingmar Stenmark, donc être acteur n’a jamais été mon rêve. J'aimais faire des spectacles, jongler, etc. et je m'y suis mis petit à petit et une chose en entrainant une autre, j'ai fini par réaliser que c'était devenu mon métier. Je suis parti pour New York et je me souviens que mon père m'a dit : "C’est ta chance. Si ça ne marche pas, reviens à la maison”. Ma mère, en revanche, a toujours regretté que je ne fasse pas plus de théâtre. Ensuite, quand j'ai commencé à faire de la course automobile, ça l’a beaucoup plus enthousiasmée que le cinéma. Ça ne l’a jamais passionnée. C'est très bizarre.
AB: C’est étrange.
PD: Oui. C'est amusant. Mais il est évident que certaines choses sont faites pour arriver, et font partie de notre parcours, de notre destin et on doit les accepter. Et puis, on réalise que peu importe comment j’ai été amené à faire ça, il faut étudier et apprendre les techniques.
AB: Bien sûr, bien sûr.
PD : Et puis on réalise à quel point c'est dur et difficile. J'ai eu de bonnes et de mauvaises années, et je fais ça depuis plus de 30 ans maintenant. Et donc, j’ai tout vu. Ce qui me permet d'apprécier ce métier et de le prendre à la légère tout en étant professionnel ; ok, faisons ce qu’il faut, essayons de faire du mieux qu’on peut et ensuite, c’est tout, passons à autre chose. Le travail en lui-même est agréable, le résultat final ne m'enthousiasme pas toujours. Je déteste me regarder, je suis trop critique, mais j'aime jouer la comédie.
AB: D'accord. D'accord. Je pense que la seule façon de faire ce travail est d'être relax, parce que si tu ne l'es pas et que tu juges tout le temps ton travail, tu vas probablement devenir fou.
PD: Oui, ça tourne tout le temps dans ta tête et tu deviens complexé. Et toi, comment as-tu commencé ? Tu te souviens du moment où tu as réalisé que tu voulais être acteur ?
AB: Je marchais devant ma salle de sport, j'avais 18 ans et un homme m'a arrêté en disant qu'il avait besoin d'un garçon pour jouer un tout petit rôle dans une série. C'était en 2006.
PD: Le personnage était un boxeur, n'est-ce pas ?
AB : Oui. C'est exact. Ça a été ma première fois, seulement trois jours de travail, pour la série Distretto di Polizia, il y a longtemps, mais dès que je me suis retrouvé sur le plateau, j’ai trouvé ça vraiment cool.
PD : Le destin.
AB: Oui, peut-être oui. Maintenant, je me rends compte que le vrai problème avec ce travail est de faire des choix.
PD: Exact.
AB: Je veux seulement faire des choses qui me rendent heureux. Juste ça. Si je suis heureux, ça veut dire que j'ai pris la bonne décision. Et maintenant, je suis très heureux. Ce travail me rend libre, à chaque instant de chaque jour. Et je pense que c'est la raison pour laquelle j'ai immédiatement décidé dès le début d’être acteur. Parce que ça me fait me sentir libre.
PD: On a de la chance d'être des acteurs qui travaillent. Sans l’ombre d'un doute. Es-tu toujours été heureux pendant le tournage ? Et est-ce que Devils a été ton plus grand défi ?
AB: Au début, mon souci, c’était la langue anglaise, bien sûr, et particulièrement l’accent anglais. Et à un moment, Adrian, mon coach pour les dialogues, m'a dit : "Maintenant, tu dois travailler ton accent britannique" parce que Massimo, mon personnage, vit à Londres depuis 10 ans, donc...
PD: Mais Guido Brera aussi vit à Londres depuis 20 ans...
AB: Non, Guido, c’est une autre histoire !
PD: Et il a un très fort accent italien ! Alors, cette théorie a été abandonnée au bout d'une semaine ! (Rires)
AB: C'est vrai, mais il faut dire que je suis du signe de la vierge, et j’ai beaucoup de problèmes avec ça, parce que je m'entête.
PD: Mais je dois dire que j'ai été impressionné par ta capacité à maîtriser la langue. Et la façon dont ça s'est amélioré au fil du temps, j’ai entendu Adrian te dire : wow très bien ! Je ne t'ai pas envié pas quand tu répétais les répliques comme un mantra.
AB: Oui, oui la première fois, je disais "Je m’appelle Massimo Ruggero".
PD : Et moi, “Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit ? Ah ok.”
AB : Oui, oui. Et puis Guido, Guido Brera !
PD: Guido est incroyable. Je n'ai pas encore pu lire le livre. Parce qu'il n'est pas traduit en anglais. Tu as eu l'occasion de le lire et toi, comme moi, tu as passé beaucoup de temps avec Guido et nous avons beaucoup appris de lui. Sur la vie... Avant tout sur la vie, puis sur la finance et ainsi de suite, et maintenant je vois les choses avec un autre regard. Il m'a ouvert les yeux de bien des façons. Je n'analyse plus le monde de la même façon maintenant. Et je pense que c'est de ça dont parle de la série. Il y a tellement de niveaux de conscience lorsqu'il s'agit d'argent et de la façon dont on en parle : il y a ceux qui détiennent l'information et ceux qui ne l'ont pas et qui sont responsables de ce fossé. Et je pense que Guido... est une personne extrêmement charismatique et brillante, mais aussi très humble. Maintenant, j’ai une autre question : dans quelle mesure la lecture du livre t’a-t-elle apporté des informations ?
AB: Au début, le livre a été la toute première approche de cet univers, parce que je ne connaissais absolument rien à la finance. Il fallait donc que je trouve un moyen de comprendre certaines des dynamiques. Et j'ai été frappé par ce fameux effet papillon, quand on prend une décision et qu’à l'autre bout du monde il y a des répercussions. Je trouve que c’est ce qu’il y a de bien dans notre série, c’est qu'il n’y a pas de bons et de mauvais.
PD: C'est exactement ce qui rend cette série intéressante, c’est qu’en fait ce n'est pas si simple.
AB: J'ai toujours considéré cette histoire comme une histoire sur les êtres humains et leurs choix. Par exemple, au début, mon approche du personnage de Massimo était, ok, on doit parler de la finance et de ses implications, mais ce qui m'a le plus intéressé, ce sont les échanges dans l’histoire entre toi et moi, entre Nina et moi, entre Sofia et moi, c’est quelque chose de vrai, ce n’est pas simplement connecté au monde de la finance.
PD: C'est ce qui est le plus intéressant dans le titre Devils : parce que ce n’est pas ce à quoi on s’attend. C'est presque trompeur, c'est vrai que l'histoire se déroule dans les années de la crise de 2008, et depuis lors, la mentalité du monde des banques a dû s'adapter et changer. Elles ont dû faire prevue de plus d’empathie et devenir plus conscientes de leur importance et de leur pouvoir et être plus responsables de leurs actes. Peut-être qu'avant la crise, la mentalité était différente, plus diabolique, mais j’ai fini par me dire : "Même dans ce monde, il y a des valeurs humaines". Pas seulement : "Ce sont des méchants qui veulent nous voler tout notre argent. Ils vont tous nous tuer". Ce fut une expérience très difficilemais j'ai apprécié l'ouverture d'esprit et l'esprit de collaboration de chacun. Personne n’a dit, non, tu ne peux pas faire ça. Ils étaient tous très ouverts d'esprit et le cast a été remarquable. Tu as évidemment eu l'occasion d'interagir avec tout le monde et ce que je trouve intéressant, c'est que tous ces individus ont une forte personnalité. Sur le plateau, il y a toujours une sorte de magie indéfectible qui peut ou non être là et en cela, je pense que le cast a été vraiment extraordinaire. Et représentatif du monde dans lequel on vit, plein de diversité. Avec des cultures et des origines différentes, ce qui rend la série encore plus intéressante et plaisante à regarder.
AB: C'est vrai qu'il y avait beaucoup d'approches différentes du travail.
PD: On n’a pas encore parlé des deux réalisateurs Nick et Jan. C'était aussi particulier, il y avait deux approches très différentes de la réalisation.
AB: Oui, complètement différentes.
PD: Des approches complètement différentes. Et parfois, travailler avec l'un des deux le matin puis rejoindre le plateau de l'autre l'après-midi, au début, c’était un peu perturbant. Deux styles très différents.
AB: Mais ça me plait. J'aime beaucoup ça. Parce que je ne sais pas si c'était la même chose pour toi, mais Nick est extrêmement technique, il sait exactement ce qu'il veut. Et pour moi, tout allait très vite, alors qu'avec Jan, tout était plus créatif, "ok, essayons de comprendre ce qu’on doit faire, suis tes émotions, essaie ça, essaie autre chose", donc vraiment deux styles différents. Mais j'ai vraiment aimé parce que c'était faire deux séries différentes.
PD: Oui, et il te regarde comme ça, et tu lui réponds : "oh, ok...ok essayons de faire comme ça, ça me va. On va voir où ça nous mène.”
AB : Il y a eu beaucoup de confiance sur le plateau.
PD: Tellement de confiance et de respect. On était tous dans le même bateau. Il faut tous ramer dans la même direction. Mais c'est la nature du processus créatif et parfois, quand tout se passe trop bien, il n'y a pas de tension et puis, on voit le film et c'est ennuyeux. Pas tout le temps. J’espère que ce n'est pas comme ça pour notre série ! (Rires) Mais quand on a vu les premiers montages, c'était vraiment incroyable. Cette série est vraiment intéressante.
AB: J'ai hâte de la voir.
PD: Oui, ça va être vraiment beau.
AB: Bien sûr ! Bon, écoute, je voulais te dire que c'était vraiment excitant de travailler avec toi et je voulais te remercier.
PD : Oh merci à toi. C'était génial.
AB: Ça a été génial pour moi parce que c'était vraiment ma première fois à ce niveau. Et j'ai eu la chance de te rencontrer.
PD: Pour moi aussi, ce fut un grand plaisir. Tu es une grande source d'inspiration. (Alessandro lui envoie un baiser avec la main) Ainsi qu'un grand acteur et un bel être humain en plus.
AB: Merci.
PD: Je t'aime.